Guillaume Debout est chef du LABO, pôle conservation, restauration & imagerie scientifique au sein de La Fabrique de patrimoines à Caen. À ce titre, il a participé au déplacement de la Tapisserie de Bayeux au British Museum à Londres, où elle est exposée jusqu’en juillet 2027. Dans le cadre du projet Au Fil des Savoirs, il rencontrera les élèves du collèges Georges-Braque de Rouen à l’Atrium afin de les aider à devenir ambassadeurs de la Tapisserie de Bayeux. Entretien.
Pourquoi la Tapisserie de Bayeux fascine toujours autant ?
Guillaume Debout : « La Tapisserie de Bayeux fascine car c’est un objet de collection assez inhabituel. Il s’agit d’un objet textile d’un seul morceau de 70 mètres de long, et millénaire. Il existe extrêmement peu d’objets textiles aussi anciens, le textile étant par définition très fragile, car sensible aux variations de son environnement (température, hygrométrie) et aux risques extérieurs comme les petites bêtes susceptibles de ronger ses fils. Et par miracle – un miracle qui n’a rien de religieux puisque la scène représentée sur la Tapisserie de Bayeux est une scène profane, un épisode guerrier [la conquête de l’Angleterre par Guillaume, duc de Normandie NDLR] – cet objet est parvenu jusqu’à nous. J’ajoute que c’est un objet d’un niveau esthétique de grande qualité, qui n’a rien à envier à la peinture moderne, avec un niveau de détails incroyable et un regard vraiment particulier dans la façon dont les gens, les arbres, les bateaux, les outils sont représentés. Donc pour résumer, c’est un objet qui peut être appréhendé aussi bien d’un point de vue historique, qu’iconographique, mais aussi d’un point de vue de la restauration et de la conservation, puisqu’elle a vécu beaucoup de péripéties, elle a été maintes fois réparée au cours des siècles, et ce mille-feuille de réparations fait aussi partie de son histoire. »
Quel a été votre rôle dans le déplacement de la Tapisserie de Bayeux jusqu’à Londres ?
« À la Fabrique de patrimoines, nous travaillons depuis des décennies sur la Tapisserie de Bayeux. On a par exemple travaillé sur son classement au registre international Mémoire du monde Unesco [effectif en 2007 NDLR]. Quand la question de mener des travaux au musée de Bayeux a été relancée entre 2013 et 2015, nous avons commencé à plancher sur la façon dont on pourrait déplacer la Tapisserie sans la toucher, sans la faire vibrer. C’est le fruit de ce travail, qui s’est poursuivi pendant des années, qui a permis de mettre au point les protocoles ayant rendu possible son déplacement du musée de Bayeux jusqu’aux réserves en septembre 2025, puis des réserves jusqu’au British Museum. »
Nous avons formé les Anglais à la chorégraphie de mouvements qui permet de déployer la Tapisserie.
Et concrètement, comment déplacer une broderie sans la toucher ?
« Il y a, au niveau de la partie supérieure de la Tapisserie, un dosseret qui a été ajouté dans les années 80. Sur ce dosseret, se trouvent des crochets qui permettent de soulever la Tapisserie et la positionner sur une tringle. Seules les restauratrices textiles sont autorisées à toucher ces crochets. Entre 2015 et 2025, nous avons réfléchi à de nombreux protocoles afin de faire coulisser la Tapisserie de la tringle à un paravent qu’on pourrait replier et déplier. Nous avons mis au point un système de poulies qui permet de passer du paravent à une poutre, et d’une poutre à la table d’exposition. Nous avons formé les Anglais à la chorégraphie de mouvements qui permet de déployer et de placer la Tapisserie sur un support d’exposition. J’étais dans le convoi chargé de transporter la Tapisserie en Angleterre, je suis resté cinq semaines sur place, car il a d’abord fallu laisser la caisse s’adapter au climat de la galerie avant de l’ouvrir, puis nous avons mené une campagne d’imagerie scientifique. Ensuite, des restauratrices textiles – huit binômes franco-anglais – ont réalisé le constat d’état. »
Et quel impact le trajet et tous ces mouvements ont-ils eu sur la Tapisserie de Bayeux ?
« Le constat d’état a montré que deux fibres ont été rompues. Mais de façon globale, on ne peut qu’être satisfait de la façon dont tout s’est passé. Nous travaillons déjà pour voir comment les process peuvent encore être améliorés pour le retour de la Tapisserie en Normandie. Depuis 2015, où nous avons imaginé les premiers mouvements pour la déplacer, nous sommes sans cesse dans l’amélioration. »
On peut quand même se poser la question : pourquoi continuer à l’exposer alors qu’elle a été entièrement numérisée, avec un niveau de détails jamais égalé ?
« Si on veut conserver la Tapisserie de Bayeux le plus longtemps possible, l’idéal serait en effet de la conserver à plat, dans le noir, dans un espace climatisé. Mais le rôle d’un objet patrimonial, c’est aussi de transmettre un message. Ces objets doivent être exposés, sinon ils perdent leur raison d’être. Le tout est de trouver un consensus entre les nécessités de conservation patrimoniale et d’exposition au public. Concernant la Tapisserie, l’enjeu était plus de réfléchir à comment on l’expose dans les meilleures conditions, donc pas en U comme c’était le cas avant. Au British Museum, elle est présentée à plat. Dans le futur musée de Bayeux, elle sera sur un plan incliné. Mais la question pourra peut-être un jour se poser. Les grottes originales de Lascaux ont été fermées au public pour les préserver. »
Être ambassadeur de la Tapisserie, c’est se rendre compte de comment un bout de tissu peut être l’objet d’énormément d’interprétations et de symboles.
Lors de votre conférence le 19 novembre, vous allez vous adresser aux élèves de 4e du collège Georges-Braque de Rouen, formés à devenir ambassadeurs de la Tapisserie de Bayeux, à Londres. Qu’est-ce qui ferait d’eux de bons ambassadeurs ?
« Pour être un bon ambassadeur de la Tapisserie de Bayeux, il faut la regarder… et être émerveillé. C’est difficile de ne pas être émerveillé, c’est un objet tellement original, de par sa forme, sa taille, et tellement beau avec toutes ces couleurs, cette iconographie tellement foisonnante. Même moi qui la regarde depuis des années, j’arrive encore à m’arrêter sur des détails que je n’avais pas remarqué. Pour être un bon ambassadeur, il faut aussi comprendre d’où elle vient et comment on la fait parler. C’est un objet politique : ça l’était à l’époque, puisque c’est une scène guerrière qui est représentée, et ça l’est encore aujourd’hui. Le prêt de la Tapisserie par l’État français est un geste politique. Les Anglais aussi en ont une interprétation éminemment politique : ils parlent très peu de Guillaume Le Conquérant [qui est pourtant le protagoniste de la Tapisserie NDLR] mais beaucoup plus de Harold [dernier roi anglo-saxon, mort au combat lors de la bataille d’Hastings NDLR]. Et ils ont communiqué partout en disant que la Tapisserie était de retour en Angleterre, or nous n’avons pas la certitude qu’elle a été tissée en Angleterre. Donc être un bon ambassadeur de la Tapisserie, c’est se rendre compte de comment un bout de tissu peut être l’objet d’énormément d’interprétations et de symboles. »
Justement, le fait de l’avoir prêtée au British Museum, avec tout l’engouement que ça a suscité, va-t-il donner envie au public normand de la redécouvrir, de se la réapproprier ?
« De fait, la clientèle du musée de Bayeux a toujours été beaucoup plus anglo-saxonne que française ! Quand elle sera de retour au musée de Bayeux, après les travaux, peut-être que les Normands, et notamment les scolaires, auront en effet envie d’aller la voir. »
On ne restaure plus aujourd’hui comme on restaurait autrefois.
Une campagne massive de restauration de la Tapisserie est-elle prévue ?
« Prévue mais pas encore programmée. Les discussions avec l’État et les collectivités sont en cours. Cela va dépendre du calendrier du chantier du musée. Mais ce qu’il faut savoir, c’est qu’on ne restaure plus aujourd’hui comme on restaurait autrefois. Il ne s’agit pas de réparer, on ne cache plus les choses qui sont abimées. Quand on restaure désormais, on prend en compte l’intégrité de l’œuvre originale et ses restauration successives. La dernière campagne de restauration massive de la Tapisserie date du XIXe siècle. »
La campagne de numérisation, menée en 2017, a permis d’approfondir les connaissances sur la Tapisserie. Qu’est-ce que la technologie pourrait encore nous apprendre ?
« On est en train de voir quels programmes de recherches peuvent être mis en place, entre les Français et les Anglais, pour poursuivre les analyses de la Tapisserie de Bayeux. Peut-être qu’il y aurait des choses à voir du côté des analyses moléculaires ou ADN. Mais attention, la technologie peut nous aider, mais il faut toujours être vigilant : il y a 1000 ans, on voyageait déjà d’un pays à l’autre, donc si les analyses nous disent que les fils proviennent d’un mouton sicilien, cela ne voudra pas dire pour autant qu’elle a été fabriquée en Italie. Il y a encore des mystères autour de la Tapisserie, et certains ne seront peut-être jamais percés. »
Deux conférences réservées aux scolaires, à l’Atrium, pour tout comprendre sur la Tapisserie de Bayeux :
👉 Le 19 novembre à 10h avec Guillaume Debout, chef du LABO, pôle conservation, restauration & imagerie scientifique au sein de La Fabrique de patrimoines à Caen.
👉Le 4 décembre à 10h avec Yvain Queau, chargé de recherche au CNRS.
Pour participer avec votre classe, contactez Linsay Rosemain-Velix : l.rosemain-velix@scienceaction.asso.fr