Le 15 octobre 2026, à l’Hôtel de Région (site de Rouen), Science Action Normandie accueillait Sophie Lanone, directrice de recherche à l’INSERM, Institut Mondor de Recherche Biomédicale. La pollution atmosphérique représente un problème majeur de Santé Publique : c’est actuellement la deuxième cause de mortalité dans le monde. À ce jour, aucun pays ne respecte toutes les recommandations de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) en termes de concentrations moyennes annuelles en polluants. Preuve que ce sujet touche tout le monde, la salle était comble pour écouter ce que Sophie Lanone avait à dire. Voici ce qu’il fallait retenir.
🎥 Retrouvez l’intégralité de la conférence en vidéo ci-dessous.
Le constat
Sommes-nous tous égaux face à la pollution atmosphérique ? Peut-on se contenter des stations de mesure de la qualité de l’air pour étudier ses effets sur la santé ? Faut-il s’appuyer sur les études épidémiologiques ou expérimentales ? Ces questions, posées en introduction de la conférence, ont permis un vote à main levée du public, avant d’établir un constat :
- La pollution n’est pas qu’un problème du XXIe siècle : citons par exemple le grand smog de Londres de 1952, ayant fait environ entre 4000 et 12000 morts selon les sources.
- L’ampleur actuelle : environ 8 millions de morts par an dans le monde attribués à la pollution de l’air (soit environ un décès sur huit), avec de fortes inégalités géographiques selon le polluant considéré.
- Des effets aigus et chroniques, sur tous les organes, à tous les âges : poumon, cerveau, cœur et vaisseaux ; une vulnérabilité particulière aux deux extrêmes de la vie (avant 1 an, après un certain âge).
- Les limites : la pollution de l’air n’est qu’une composante de l’ensemble des expositions subies tout au long de la vie.
Les effets sur la santé
La pollution a des effets aigus et des effets chroniques sur la santé.
Les effets aigus sont liés aux pics de pollution. Dans les heures ou les jours suivants ces pics, une baisse transitoire de la fonction pulmonaire, une aggravation immédiate de pathologies existantes (les crises d’asthme, par exemple) peuvent être observées.
Les effets chroniques sont liés à une exposition prolongée. Ils sont donc plus insidieux et moins documentés. Au niveau pulmonaire, des liens peuvent être établis avec le cancer du poumon et la pneumonie, l’inflammation des voies aériennes, la diminution de la fonction et de la croissance pulmonaires chez l’enfant. Au niveau cérébral, cela peut engendrer de l’anxiété, de la dépression, des troubles du comportement chez l’enfant, et, chez les personnes âgées, des maladies type Parkinson et Alzheimer. Des effets peuvent aussi être révélés au niveau cardio-vasculaire : les polluants passent dans le sang au niveau des alvéoles pulmonaires et de diffusent dans tout l’organisme via des médiateurs inflammatoires et pro-oxydants.
Les humais sont particulièrement vulnérables à la pollution atmosphérique durant deux périodes de leur vie : avant 1 an, et dans le grand âge. Une exposition in utero peut entraîner prématurité et petit poids de naissance, avec des conséquences potentielles à l’âge adulte (car le poumon continue de se développer jusqu’au début de l’âge adulte).
En France, environ 40 000 décès par an seraient attribuables à l’exposition aux particules fines (PM2,5) — un chiffre confirmé par Santé publique France, soit environ 7 % de la mortalité totale dans le pays. En respectant les recommandations de l’OMS, on éviterait 11 % des décès prématurés liés à la pollution, selon les travaux cités par Sophie Lanone (étude parisienne AirParif).
Un outil unique en France : la chambre de simulation atmosphérique
Avec son collègue physico-chimiste Patrice Coll (LISA — Laboratoire interuniversitaire des systèmes atmosphériques, Créteil), Sophie Lanone a développé depuis près de dix ans Pollurisk, une plateforme permettant de simuler n’importe quel épisode de pollution atmosphérique (urbain, rural, aigu, chronique) et d’en étudier l’impact sur des modèles biologiques (souris, cellules).
Comment ça marche : une chambre de simulation (surnommée en interne « la cocotte-minute ») reçoit des polluants primaires, qu’on fait « vieillir » sous des projecteurs simulant le rayonnement solaire pour générer des polluants secondaires représentatifs d’un épisode réel et documenté. La pollution ainsi générée est ensuite envoyée vers des isolateurs où sont exposés souris ou cellules, avec une instrumentation complète pour caractériser en continu la pollution (phase gazeuse et particulaire).
Ce qui en fait un instrument unique au monde : le couplage entre la chambre de simulation — un instrument national du CNRS, dont il n’existe qu’une quinzaine d’équivalents en Europe et 5 ou 6 en Amérique du Nord — et des modèles biologiques (animaux, cellules). Ce couplage attirerait des équipes du monde entier souhaitant tester leurs propres modèles expérimentaux.
Résultats marquants : en dix ans, cinq thèses ont été soutenues. L’une a montré que ce n’est pas tant la quantité de particules ou d’ozone qui conditionne la gravité des effets sur la santé, mais le niveau d’aérosols organiques secondaires (polluants issus du « vieillissement » chimique de la pollution primaire). Un résultat en particulier concerne la mucoviscidose (thèse de Marion Blayac) : à mutation génétique égale (gene CFTR, plus de 2 000 mutations connues), la sévérité de la maladie varie fortement d’un patient à l’autre (« variabilité phénotypique ») ; l’équipe de Sophie Lanone a montré que le niveau d’aérosols organiques secondaires est associé à une expression plus sévère de la maladie (plus de mucus, inflammation accrue, fonction respiratoire plus atteinte) — une première démonstration, encore en cours d’approfondissement.
Une nouvelle version de la plateforme, permettant d’exposer également des modèles cellulaires, est attendue fin 2026 ou début 2027.
Qui est Sophie Lanone ?
Sophie Lanone est directrice de recherche à l’Inserm. Elle dirige l’équipe GEIC2O (interactions génétiques et environnementales dans la BPCO, la mucoviscidose et d’autres maladies respiratoires rares), au sein de l’Institut Mondor de Recherche Biomédicale (IMRB, unité Inserm/UPEC) à Créteil — institut dont elle a pris la direction en juillet 2026, un institut regroupant 17 équipes et environ 750 personnes.
Sa spécialité : la physiologie respiratoire, et plus précisément l’étude des interactions entre gènes et environnement dans les pathologies respiratoires chroniques (BPCO, mucoviscidose).
Lors de la conférence, est a expliqué être elle-même une cycliste au quotidien, un détail qui a nourri les échanges avec le public sur les risques et bénéfices du vélo en ville.